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ENTRETIEN AVEC ABDERRAHMAN AYOUB : AUEUR, EDITEUR

Abderrahmane Ayoub, universitaire,

auteur, fondateur des éditions l’Or du Temps

 

" Nous essayons de ne pas tomber dans le sensationnel. Le retour à l'édition  va pousser l’auteur maghrébin à revenir chez lui. Je trouve ça une anomalie flagrante. Or, il doit revenir chez lui, de lui-même, sans  qu’il y ait du sensationnel qui occulte son ouvrage de création. "
 
N.B : ENTRETIEN REALISE EN 1997-1998 DANS LE CADRE DE LA PREPARATION DE NOTRE THESE 
 

Né dans les îles de Kerkena le 25 décembre 1948, il étudie à l’école franco-arabe de sa région. Après des études de Lettres à l’université tunisienne, il obtient une thèse en linguistique en 1977. Il a enseigné à la Sorbonne, à Tripoli, à l’université de Yarmouk en Jordanie ainsi qu'à l’Université de Californie à Los Angeles et à l’Université de Berkeley en 1983. De retour en Tunisie, il travaille à l’Institut National du Patrimoine, puis à la tête de la Direction des lettres et à la Fondation nationale en tant que responsable du laboratoire d’innovation et de créativité. Il fonde en 1993 les éditions l’Or du Temps et enseigne parallèlement l’oralité en DEA de patrimoine à la faculté des lettres et des sciences humaines de Tunis. Abderrahmane Ayoub a également organisé plusieurs colloques et a préfacé et traduit plusieurs livres. Il est l’auteur de plusieurs livres en arabe et en français sur la geste hilalienne dont il est spécialiste, sur les Ksours de Medenine, d'un recueil de nouvelles et d'un livre pour enfants : Le vieil homme et la lune, édité chez Alif, dont il a également été l'un des conseillers à l’édition dans les années 80. [1]

Question. Comment êtes-vous venu à l’édition ?

Abderrahmane Ayoub. Je ne souhaite pas être présenté en tant qu’éditeur mais en tant que conseiller à l’édition. Je fais cette distinction, bien entendu dans le cadre de la Tunisie où le métier d’éditeur se réduit de plus en plus à un travail strictement commercial. Celui qui a un peu d’argent peut se lancer dans la publication d'ouvrages dont le contenu culturel et intellectuel correspond peu aux soucis de l’édition en Tunisie et dans le monde. C’est dans le sens de porter  une contribution autre, que ce soit dans le domaine de la pensée ou de la littérature. Pour moi, qualifié en tant que conseiller à l’édition, lors de la fondation des éditions L’Or du Temps, le souci moyen n’était pas de faire du commerce, mais de contribuer dans le cadre de la Tunisie à l’activité qualitative culturelle, en publiant des textes nouveaux et des auteurs nouveaux autant que possible, et d’autres confirmés parce qu’ils nous apportent l’autre texte, l’autre regard et aussi une autre démarche au niveau de la pensée.

Q. A ce propos, vous êtes parmi les rares à  lancer des nouveaux talents, des auteurs tunisiens arabophones et francophones.

A.A. Suis-je en train de " lancer " ? Ce terme est devenu un terme médiatique très répandu. Peut-être est-ce que je ne lance pas ? J’essaye de chercher des voix nouvelles qui n'ont pas eu l’occasion et l’expérience de se faire publier. Ceux qui n’ont pas réussi à convaincre un éditeur parce qu’ils portent un projet d’auteur sur lequel on peut compter plus tard. Dans cet esprit-là, j’ai pu en publier quelques uns et je ne crois pas maintenant être désenchanté. Ces auteurs ont, soit continué avec l’Or du Temps, soit ils sont allés chercher un autre éditeur ailleurs. Mais l’essentiel, c’est qu’ils ont prouvé qu’ils peuvent continuer leur itinéraire d’écrivain. C’est aussi ça la mission du conseiller littéraire à l’édition, il doit observer systématiquement la scène culturelle et intellectuelle du pays. Le pays au sens le plus large : tunisien, maghrébin, arabe et universel. Observer cet espace, c’est voir ces acteurs qui essayent de se frayer un chemin intellectuel et créatif et entreprendre avec eux des relations passionnantes : écrivain-éditeur. Une relation entre deux auteurs, où le dialogue se situe certainement par rapport à l’écrit créatif, au lieu de tout simplement la commercialisation.

Q. Environ 80 % de vos publications sont en français, pourquoi? Est-ce un choix ?

A.A. Je publie en français comme en arabe, le choix n’est pas idéologique, pour la simple raison que moi-même je suis bilingue et même trilingue. Si un jour je trouve un bon texte en anglais je n’hésiterai pas à le publier. C’est aussi que la formation tunisienne est bilingue : français et arabe. Jusqu’à maintenant, il semble que l’audace se situe en ceux qui écrivent  en langue française beaucoup plus que ceux qui écrivent en langue arabe. D’autre part, ceux qui viennent me voir ont essentiellement une plume française. Je n’ai pas reçu de plumes arabes. Je ne veux pas les chasser. Mais, comme vous le constatez dans notre catalogue, les plumes arabes sont présentes avec des auteurs de qualité.

Q. Vous êtes le premier en Tunisie à éditer Amina Saïd et Moncef Ghachem, le meilleur poète tunisien d’expression française ?

A.A. Vous posez une question qui s’ouvre sur un paysage extrêmement complexe. D’une part, les auteurs tunisiens connus ou confirmés n'ont pas été forcément publiés à l’étranger avant d’être publiés en Tunisie. Certains ont fait le choix  de se faire éditer à l’étranger. Il y a même des auteurs qui sont allés en France payer des éditeurs de troisième classe.  Se faire éditer en France pour se faire connaître n’est pas, par exemple, le cas de Moncef Ghachem, qui est, à mon sens, sans doute le meilleur poète tunisien d’expression française. Il s’est fait éditer en France car il y avait un concours de circonstances qui le permettait. Comme c'est un auteur très exigeant, déjà de lui-même, il cherchait en Tunisie pour son recueil Nouba (1997) un éditeur exigeant à l’image de l’Or du Temps, qui est une maison extrêmement exigeante. Ceci renvoie à un autre problème très complexe. A quel degré l’éditeur français acceptera-t-il de publier l’auteur tunisien et maghrébin, aussi facilement qu’il publiera un Français ? A quel degré le diffuseur acceptera-t-il de faire connaître les nouveaux auteurs publiés en Tunisie ou au Maghreb ? Un tel questionnement nous amène à un très grand débat. Quant à nous, nous sommes arrivés à imposer notre publication par sa qualité.

Si l’éditeur ou le diffuseur français n’a pas fait entrer nos publications dans son créneau, il faut se battre pour installer nos auteurs en tant qu’auteurs et non en tant que Tunisiens publiés en Tunisie ou en France. L’auteur français a lui aussi du mal à se faire éditer en France. Vous citez le cas de Moncef Ghachem ; je citerai le cas de René  Passeron. Il ne s’agit pas là d’un auteur inconnu en France ou ailleurs, mais il a fait le choix de nous livrer son texte et nous l’avons publié convenablement. Mais nous savons qu’il ne sera pas facilement accepté dans les circuits de la diffusion en France. Cette situation renvoie à un autre problème qui n’a rien à voir avec l’édition, qui est une forme de préjugé culturel, de lourde histoire. Il est bien évident que ceux qui s’occupent du domaine de l’édition et surtout de la diffusion en France ou ailleurs préfèrent le côté commercial que le contenu intellectuel et culturel.

Q. S’il y a une évolution au niveau de la production, comment est reçue cette nouvelle littérature?

A.A. Il faut un grand travail pour qu’un auteur trouve son lectorat en langue française ou arabe et pour que l’éditeur prenne plus de temps à publier un ouvrage. Mais il y a toujours des circonstances multiples qui surgissent. Il y a en France des éditeurs qui n'informent même pas à l’auteur du sort de son manuscrit. Cette situation se retrouve un peu partout dans le monde. Le problème de la langue peut être aussi dicté par le marché. Si vous avez un manuscrit parascolaire ou universitaire dans les deux langues, l’écoulement du stock sera certes plus rapide. Si vous avez de la poésie, roman, essais ou une écriture expérimentale, le choix rend le taux de lectorat très réduit, par conséquent, il est très difficile qu’un éditeur s’engage rapidement. Car s’engager implique nécessairement un investissement et de l’argent.

Je crois que c’est à ce niveau-là qu’il faut se battre. Tous les auteurs maghrébins qui se font publier en France ne sont pas les meilleurs auteurs, ni de meilleures plumes par rapport aux auteurs édités dans leur propre pays. C’est une question extrêmement importante, car le complexe d’infériorité que vivaient aussi les auteurs qui cherchaient par tous les moyens à se faire publier en France pour rejoindre le modèle du meilleur, a été parfaitement dépassé. Il est temps que les auteurs comprennent qu’il s’agit dans leur propre pays, d’un travail d’activité, de militantisme, de se faire publier en priorité dans leur propre pays et ensuite de rayonner ailleurs.

Nous avons le cas d’un auteur qui nous a confié son manuscrit qui avait été refusé en Europe, parce qu’il contient un texte que l’éditeur ne voulait pas. C’est nous qui l’avons publié. Reste que cet auteur continue à dire que la meilleure publication se fait l’étranger. La raison, c’est qu’il y a plus de liberté d’expression. Or, nous n’établissons pas de censure : la censure intellectuelle. Nous discutons avec l’auteur et si le texte ne sort pas du cadre tolérable, nous le publions.

Q. Le retour à l’édition et à la langue locale des écrivains tunisiens d'expression française, comment l'expliquez-vous puisque vous venez de publier en arabe deux auteurs jusqu'alors francophones : Bouraoui et Bekri ?

A.A.  Vous soulevez le problème d’une littérature qui peut avoir un large marché en France ou ailleurs. Le médiatique joue un rôle très important dans la diffusion de l’ouvrage. Nous essayons de ne pas tomber dans le sensationnel. Le retour va pousser l’auteur maghrébin à revenir chez lui. Je trouve ça une anomalie flagrante. Or, il doit revenir chez lui, de lui-même, sans qu’il y ait de sensationnel qui occulte son ouvrage de création. A titre d’exemple, nous avons publié Abdelatif Laâbi. Je ne sais pas pourquoi Laâbi a choisi l’Or du Temps ! Je ne pense pas qu’il y avait de sensationnel, mais je pense que Laâbi sait qu’il faut bien communiquer à travers la Méditerranée.

Q. Simultanément à ce retour à une édition en pays natal, on note aussi un retour à la langue maternelle, le cas toujours de Hédi Bouraoui, de Tahar Bekri et de Hafedh Djedidi. Pourquoi ce retour? Est-ce une nouvelle quête identitaire ? Quel a été le rôle de la guerre du Golfe ?

A.A. Tahar Bekri m’a proposé un manuscrit en langue arabe et pas en langue française. Ce recueil " Mudhakkarât al-Thalj wa l-nâr ", 1997 n’a pas eu de succès. Est-ce la faute à la langue arabe ou autre ? Je ne crois pas que la guerre de Golfe ait redéclenché l’image du " mauvais " Occident. Je pense aussi que nous savons bien ce qu'est l’Occident et on est conscient des limites qu’il ne faut pas dépasser. C’est très regrettable qu’un écrivain découvre qu’il existe un côté méchant en Occident au cours de la guerre du Golfe. Le choix d’écriture est un choix, peu importe la langue. Si le choix est idéologique, il faut débattre l’idéologie. S’il n’est pas idéologique, cela nous renvoie aux moments médiatiques de l’époque de Kateb Yacine qui, à un certain moment, posait des interrogations d’ordre idéologique, c’était une étape cruciale dans son parcours d’écrivain.

Pourquoi ne lit-on pas l’Amour bilingue de Khatibi ? Il pose ce genre de problème mais en le proposant en langue française. C’est une question qui a été débattue par les auteurs maghrébins eux-mêmes et par d’autres dans le monde, qui ont une autre langue que la leur. Ce qui pose essentiellement un problème de communication suivant deux chemins mentaux différents.

Si nous continuons à écrire dans la langue de l’autre, l’autre a-t-il accès à ce que nous écrivons ? Certains auteurs parce qu'ils ne peuvent écrire qu’en langue française ont sollicité la traduction. D’autres, reviennent au texte en langue maternelle.

Roses de désert (Zahrat al-Sahari, 1997) est un texte écrit par Hédi Bouraoui qui n’a pas été publié en français. Les idées sont de l’auteur mais elles ont été reformulées par moi-même en langue arabe. Ce projet prouve qu’il existe un débat interne chez le créateur lui-même. Le débat ici n’est pas idéologique et s’il a été redéclenché, ce n’est pas en raison de la guerre du Golfe. C’est un questionnement d’ordre épistémologique, de choix de société et du degré de la présence de l’intellectuel dans sa société, beaucoup plus que d’écriture dans cette langue ou cette  autre. Il ne s’agit pas à mon avis d’un choix idéologique.

Q. En tant qu’éditeur comment établissez-vous les rapports qualité-prix?

A.A. L’Or du Temps n’est pas une structure commerciale, je pèse mes mots. Nous établissons un coefficient multiplicateur de notre prix de revient qui ne dépasse pas 2,6 %, c’est-à-dire, lorsqu’on déduit le pourcentage du libraire (entre 30 et 40), le coût de l’impression. Je suis un universitaire et je vois peu d’étudiants qui achètent des livres. Lorsque vous avez un livre de L’Or du Temps où il y a 160 pages sur un papier de 200 g vergé et avec une couverture en quadrichromie et que vous pouvez le placer avec fierté dans votre bibliothèque à vie, il ne coûte que 7 dinars. Allez voir chez un autre éditeur où le livre de 160 pages avec un papier de 60 g vaut parfois 9 dinars. Le Tunisien me semble-t-il aime bien avoir une bague en or pour le prix d’une bague en cuivre. C’est pour cette raison que nous nous sommes appelé L’Or du Temps.

Q.  A propos du nom de votre maison " L’Or du Temps " pourquoi ce choix ?

A.A. Ce n’est pas un hasard. Dès le début mon choix était de l’inscrire dans une ligne originale et très particulière. Le nom fait certainement écho au surréalisme qui a pu bouleverser plusieurs données de la pensée, de la littérature et de l’art. Mais nous savons que nous ne pouvons réaliser qu’une petite partie de nos projets et que nous ne pouvons pas obtenir tout ce que nous voulons. Tout cela coïncide avec le choix de la fondation de L’Or du Temps. Ce que nous faisons n’est pas du business mais c’est du militantisme culturel, enfin, c’est bien d’être accepté et apprécié sur la scène éditoriale. Ce qui nous intéresse, c’est de servir notre pays et notre peuple convenablement par une édition de qualité. Celui qui fait du militantisme culturel ne doit pas attendre de récompense. La récompense était le prix de la ville de Sfax quand nous venions juste de publier un de nos premiers recueils de poèmes, celui de Abdelaziz Hajji. Puis c’était encore le Grand Prix de Sfax avec Retour à Thyna, le roman de Hédi Bouraoui qui a aussi remporté le prix Comar. Voilà, quand on travaille bien la récompense viendra. L’autre récompense est celle des auteurs qui contribuent avec nous à dépasser quelques problèmes pour que L’Or du Temps  puisse atteindre son but qui est de bien servir sans se remplir les poches. Le militantisme dans la culture ne veut pas dire avoir une Mercedes, mais avec la récompense faire un livre.

Q. Quels sont vos rapports avec les organismes de l’Etat chargés de l’édition et des aides publiques?

A.A. Nous ne connaissons pas de système fait par l’Etat pour aider les petits éditeurs. Mais ce que je voulais signaler avec force, c’est que les publications de L'Or du Temps sont acquises par l’Etat. Ce soutien est très appréciable. Il existe aussi la compensation au papier accordée par le ministère de la Culture. Bien qu’elle soit minime, car le papier utilisé chez nous est importé et le grammage est élevé. Chaque fois que nous pouvons estimer la compensation, elle est déduite du prix du revient pour que le prix de vente soit abordable. Sans cette contribution, nous aurions certes des difficultés pour survivre. Les achats du ministère de la Culture ne sont pas énormes, entre 50 et 100 exemplaires par titre. Mais c’est déjà beaucoup,  vu le nombre d’éditeurs et de livres édités et le budget du ministère.

Q. En tant qu’éditeur, auteur et universitaire, comment analysez-vous l’actuelle création littéraire tunisienne?

A.A. En Tunisie, l’actuelle publication littéraire exprime autant de tendances qu'il y a d'auteurs. Les sujets traités ne peuvent être classés, car chaque auteur peut parler de plusieurs thèmes. Il y a en fait un parcours d’écriture en zigzag. Jean Fontaine a analysé de près ce problème ; il pense qu’à quelques rares exceptions près existent des auteurs tunisiens dont le second livre apporte quelque chose au premier et que le troisième est un plus au second. C’est-à-dire qu’il n’existe pas qu’un itinéraire  chez l’écrivain tunisien. A cela, il y a des raisons, c’est que les auteurs ont besoin d'être plus mûrs. Autre raison, en Tunisie nous manquons de débat et de critique littéraire. Les espaces existent et on peut même les créer, y compris dans un café. D’une manière générale, la critique sérieuse en dehors de l’université n’existe pas. Il y a un amateurisme critique qui ne peut pas servir l’auteur, sauf pour quelques exceptions. L’auteur navigue tout seul  et la scène littéraire tunisienne fait naître des expériences multiples. Nous ne pouvons pas parler d’une tendance littéraire marquée. Peut-être qu’une nouvelle tendance est en train de se créer, qui est celle de la tendance non marquée. La situation est là et le pays est encore trop jeune. Il faut attendre ceux qui sont actuellement sur la scène littéraire  quelle sera leur destinée et leur chemin.

Q. Quel rapport entre cette situation et le statut de l’écrivain tunisien?

A.A. Il n’existe pas d'écrivains tunisiens qui vivent de leurs écrits. Combien peut-on vendre d’exemplaires d’un seul tirage avec un marché extérieur saturé ? Même les écrivains tunisiens à l’étranger ne vivent pas de leur plume. Pour vivre de sa plume, il faut que chaque tirage dépasse 10.000 exemplaires dans un grand marché avec une grande population. A ce sujet, il est nécessaire de dire : est-ce que l’auteur tunisien est riche de culture ? Alors c’est du profil de l’auteur qu’il faut débattre. Est-ce que l’auteur tunisien se situe par rapport à ce qui est universel ou dans la coquille tunisienne ? Beaucoup d’écrivains se situent dans la coquille tunisienne et par conséquent ils produisent des œuvres médiocres. Alors ce n’est qu’une minorité qui est riche culturellement et qui s’intéresse à la nouveauté littéraire dans le monde, ce qui lui permet d’écrire des œuvres de qualité. L’auteur tunisien est très mal préparé, l’écriture d’un roman ou d’un récit n’est pas un travail improvisé, c’est plutôt un apprentissage et un long travail de recherche. Nous lisons des textes tunisiens que les auteurs n’ont pas pris le temps de travailler. Alors quand on lit Zola on est frappé par cette richesse des détails. Quand vous lisez un roman tunisien, l’écriture est souvent impressionniste. Autre tendance, c’est le nombrilisme, c’est l’autobiographie stricte. Or l’autobiographie peut permettre d'écrire un beau roman ou un beau récit si on maîtrise convenablement les techniques de l’écriture romanesque. Nous pouvons toujours écrire " sur soi " et le jeu d’écriture est souvent là. Mais à partir du moment où le champ est ouvert, il faut le décrire.

Q. La littérature tunisienne moderne reste-t-elle encore sous l’effet des deux figures cultes que furent : Messadi et Chebbi ?

A.A.  Que la création tunisienne se soit arrêtée avec Messadi et Chebbi, c’est regrettable de le dire. Il y a dans la littérature des champs référentiels à partir d’un concours de circonstances. En dehors de la qualité chez Messadi et Chebbi, je suis sûr que si ces auteurs étaient aujourd’hui parmi nous, les maximums de tirage de leurs œuvres ne dépasseraient jamais les 1. 000 exemplaires. Si Messadi et Chebbi ne sont pas inscrits dans les programmes de l’enseignement national, ils ne sont pas lus au-delà de 500 exemplaires. Plus personne ne suit Chebbi, plus personne à ma connaissance ne suit Messadi. Le prototype et l'archétype sont pour le moment et non plus pour l’éternel, de là, il faut regarder maintenant en retirant les modèles de la scène, regarder la qualité du produit telle qu’elle est en train de se faire. En effet, il y a beaucoup d’expérimentation dans la littérature tunisienne. Les années 70 en sont la preuve, elles ont étés marquées par l'école expérimentale. Plusieurs tentatives ont été menées, puis on s’est rendu compte que c’est de l’expérimentalisme fait avec beaucoup d’amateurisme. Même les promoteurs de l’expérimentalisme ont fait marche arrière. Actuellement, certains n’écrivent plus et se limitent à la traduction. Aujourd’hui la scène tunisienne est plus ouverte et elle commence à produire des auteurs et des œuvres de qualité.




[1] Voir-ci après la bibliographie complète de Abderrahmane Ayoub et des auteurs interrogés dans notre dictionnaire.

 

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