ENTRETIEN REALISE EN 1997 DANS LE CADRE DE LA PREPARATION DE NOTRE THESE

" Les écrivains essayent de sauver les valeurs suprêmes de la vie, ils ne sont jamais dans l'oubli de leur devoir par rapport aux autres et à la vie. L'œuvre est le témoin essentiel, c'est la trace importante qu'on peut inscrire et laisser. "
Né le 29 juillet 1947 à Mahdia, fils de marin, Moncef Ghachem a fait des études de lettres modernes à l'université de Tunis. Il a vécu à Paris où il a exercé le journalisme culturel. Il rentre dans les années 80 en Tunisie et poursuit son parcours créatif en travaillant aujourd'hui en tant que contractuel à la Fondation Nationale-Carthage. Il est l'auteur de plusieurs textes, essais et recueils de poèmes, d'un récit autobiographique et de contes pour enfants[1]. Il est également traducteur de Ritsos, Michaux, Gaspar et Butor. Il a reçu le prix Mirabilia de la poésie francophone en 1991 pour l'ensemble de son œuvre et le prix Albert Camus, Mention " Découverte " en 1995.
Question. Pouvez-vous nous présentez Moncef Ghachem ?
Moncef Ghachem. Aujourd'hui, j'ai un demi-siècle et je ne suis pas réellement encore sorti de l'enfance. Je crois qu'il y a beaucoup de gens parmi les écrivains et les poètes qui ont la nostalgie de l'enfance et qui en parlent dans leurs écrits. Je peux dire que j'appartiens à cette frange d'écrivains-poètes. Je suis très lié à mon enfance, qui est souvent présente dans mes écrits, à la fois dans ma poésie et dans mes quelques textes autobiographiques, qui me concernent et concernent ma ville natale de Mahdia.
Je suis un enfant de pêcheur de Mahdia. Ma famille a été pendant quatre générations une famille de pêcheurs. Je suis le fils d'un Raïs connu dans toute la côte du sud de Mahdia jusqu'à la Chebba. Mon père était un homme tout à fait sensible, d'un esprit très lumineux. Être pêcheur était pour lui à la fois sa loi et sa foi. Il était vraiment un grand pêcheur et il m'a beaucoup donné. Il m'a donné plus que mes maîtres d'école, de lycée ou de l'université.
J'habite à quelques maisons de la mer. Donc, le premier élément que j'ai pu voir réellement, et qui m'a marqué pendant mon enfance, était la mer. La mer est toujours là, chez moi, en moi, elle diffère les sensations dans mon imaginaire. Elle est comme on peut le dire dans mon sang et de mon sang. Elle est dans ma maison, je suis entre elle et mon bureau, entre elle et mon chez moi[2]. C'est ma grande consolatrice, surtout sur le fait de vivre et sur le fait de la beauté de la vie. Aussi sur ce qui concerne les blessures, les marques indélébiles que peut provoquer la mort comme c'est le cas de mon père qui n'est plus de ce monde. C'est la mer qui me rappelle sans cesse que la mort, fait partie de la vie, elle est différente, mais elle est quelque part liée à la vie. C'est aussi la mémoire, je me considère comme un poète de la mémoire, de la mémoire méditerranéenne, africaine, tunisienne et plus précisément de ma ville natale Mahdia avec laquelle je suis toujours en osmose, en relation sensible de création, d'esprit et de pensée.
Q. Comment est-vous venu à l'écriture ?
M. G. Comment suis-je venu à l'écriture? Je crois toujours à l'enfance. Je me rappelle qu'un de mes cousins qui était plus âgé de moi, me faisait faire une dictée, j'avais en ce temps-là six ou sept ans et je venais d'apprendre le français à l'école. Moi je suis d'une famille de pêcheurs et mon grand-père était lui aussi pêcheur, mais dans la famille de ma mère, la famille Jaâfar Turki, il y avait des instruits. Je crois que Jaâfar Turki était un pirate connu et ma mère était de cette famille. C'est une grande conteuse, toutes mes mères savent parler et connaissent la rhétorique du langage. Je dis "mes mères" parce qu'elles sont nombreuses. Je peux dire aujourd'hui, en parlant de mon père, mes pères. C'est vrai que j'ai une figure emblématique avec mon propre père mais il y a aussi d'autres figures. Alors, du côté de ma mère, il y a eu des gens instruits, par exemple l'oncle germain de ma mère (le frère de mon grand-père) avait, en 1905, le certificat d'études.
Ma mère m'a toujours raconté cette histoire ; il était parti à Istanbul, comme il était d'origine turque, pour faire une formation à l'Académie militaire. A l'époque, avoir un certificat d'études était vraiment rare. En 1911, avant la Première Guerre mondiale, il est rentré en navire au port de la Goulette. Il est arrivé le jour où sa mère est décédée. La famille de ma mère était une famille plus modeste que la famille de mon père, elle avait seulement une maison dans laquelle vivaient deux familles différentes. A son arrivée, la première pensée : tiens, le voici parmi nous de retour ? Il peut, alors, demander son droit à l'héritage de la maison. Personne ne s'est levé pour lui souhaiter la bienvenue. Il était là, debout, et sa mère venait juste, il y a deux ou trois heures, d'être enterrée. Une femme du groupe lui disait : " Tu sais Ali, je te présente mes condoléances, ta maman vient de mourir, elle n'est plus là. "
- Ah bon, elle n'est plus là !
- Oui, elle vient de mourir et on l'a enterrée.
- Il aurait dit la chose suivante :
" Vous auriez mieux fait de laisser sa dépouille en mer ".
Car il a senti qu'il était mal reçu. Il a dit cette phrase et a fait demi-tour, depuis personne ne l'a revu. En Turquie, il est devenu un avocat réputé et très connu. Il s'est marié et a eu des fils instruits. Vers les années 70, ses fils sont entrés en contact avec mon propre oncle. Ils ont envoyé une lettre lui expliquant qu'ils étaient les fils d'un tel, " qui n'est plus de ce monde mais qui nous a parlé de vous et que vous êtes notre famille ". Ce qui est curieux c'est qu'il y a eu la même réaction, ces gens n'ont pas oublié, pourtant il n'y avait qu'une petite maison de rien de tout, qui est aujourd'hui occupée par deux cousins pêcheurs. C'est pour dire que du côté de ma mère il y a eu une vraie conteuse, la tante de ma mère (la femme de mon oncle).
Elle était une conteuse professionnelle. Ma mère m'a raconté que les gens l'attendaient avec beaucoup d'honneur. Elle était invitée le soir spécialement pour conter, entre autres les mille et une nuits, et d'autres contes. Le soir où elle venait il y avait le thé avec les amandes et les gâteaux maison. On voit bien que ce n'est pas une famille analphabète. Elle occupait la place de la télévision aujourd'hui. Du côté de ma mère, il y a eu cet héritage, du côté de mon père il me semble qu'on venait de Séville, de l'Andalousie. Mon nom Ghachem, dont je parle dans mon texte autobiographique L'Épervier, rappel le Echem, c'est à la fois la Syrie et Damas. Il y a Echem dans mon nom, il est même dans la Bible, d'ailleurs selon deux commentateurs de l'histoire israélite de la Bible, il a mentionné un certain Ghachem 14 siècles avant l'Islam comme étant un Nabatéen du désert de Nabatine. Dans le texte, est mentionnée une seule phrase concernant sa biographie : Ghachem l'Arabe. Ceci est une manière de se présenter, nous sommes venus de Séville ; déjà au Xème siècle existaient des rapports avec la Tunisie et comme on le sait, Séville est la première ville tombée sous le christianisme.
Dans la famille de mon père, il y a eu beaucoup de mystiques populaires : Darwich. Mon ancêtre de Mahdia lui même a un petit marabout au cimetière, ce n'est pas un grand Zaoui mais on dit " Sidi Ghachem ". Ma mère, qui me parlait de lui, me disait toujours qu'il était un homme saint et qui n'a jamais été marié. J'ai eu même des preuves de cette mystique chez mes oncles, les frères de mon père. J'ai baigné quand j'étais enfant dans cette vie culturelle, cet imaginaire. Il y avait alors ce cousin dont je parlais qui me faisait faire une dictée, je crois qu'en fermant le cahier, il y a eu que l'écriture s'est dédoublée. Elle était imprimée sur l'autre page, j'étais tellement impressionné, comment mon écriture pouvait-elle être en double ? C'était pour moi le choc du miroir qui m'a révélé quelque chose, une trace qui n'a jamais fini et je ne pense pas que ça va finir un jour, qui est l'écriture.
C'est cette trace sur mon cahier d'écolier, en essayant à peine d'écrire mes premiers mots de français. Je pense d'ailleurs que je suis resté le même enfant, à défaut de dire enfant de pêcheur qu'écolier, car la mer est d'une certaine façon une école. Je crois qu'en Tunisie nous sommes un peuple civilisé avec une grande histoire et si les miens n'ont pas la chance que j'ai, c'est parce qu'ils n'ont pas été à l'école, ils ont vécu une histoire terrible. La chance que j'ai est un privilège par rapport à eux, je suis aussi chargé, par l'écriture, de leur rendre l'affection et la confiance qu'ils m'ont données. Il y a justement cette mémoire dans laquelle je suis né et j'ai grandi, c'est pour cela que je parle beaucoup de cet espace marin de Mahdia.
Q. A quelque moment avez-vous commencé à écrire ?
M. G. J'ai fait des études de lettres arabes, j'avais 19 ans quand j'ai quitté Mahdia pour la capitale, pour poursuivre mes études. Au début, j'ai commencé à écrire des poèmes en langue arabe. Ma promotion a donné des écrivains et des chercheurs très connus tel que Hammadi Sammûd, le père Jean Fontaine, qui étaient mes camarades de classe et j'étais l'élève de Lamine Chebbi, le frère du poète. Mes camarades ont fait un parcours universitaire classique, moi, j'ai fait acte de contestation.
Moi j'étais sujet de poésie et être poétique. J'ai plutôt déserté l'université pour revenir plus tard. Il faut dire que j'avais des difficultés à m'exprimer dans la langue arabe classique. Bien qu'elle soit une belle langue, les matériaux dont j'avais besoin pour me dire moi-même et mon monde me manquaient. Un jour, d'ailleurs après une crise terrible, je suis arrivé à la langue française. Quand je me présente je dis que je suis polyglotte. Je tiens à ne pas être catalogué comme écrivain francophone mais souvent ils le disent pour moi. J'ai eu même le prix des poètes francophones, le prix Mirabilia à Rocamadour en 1991. Mais moi je pense que je suis tunisien, pas du tout insensible à la poésie arabe, ni à celle qui est écrite en langue populaire que j'aime beaucoup. Moi-même, je me considère comme un poète oral.
Q. Quels sont vos rapports avec la langue française ?
M. G. J'ai une relation tout à fait fertile avec la langue française. Moi je dis souvent, théoriquement parlant, que la langue française est une langue féminine dans le sens qu'elle ne contient pas ce côté brut, ce qui est mâle et ce qui est masculin. Le français, langue féminine, est ma langue d'écriture et j'ai avec elle une relation sensuelle et ça ne me va plus, pour autant, d'être classé dans cette langue. Je suis tunisien, arabe et africain et j'ai tout un registre de langues en moi et autour de moi, c'est le sens même de mon souffle. Quand on est dans la poésie, la langue est tout ce qu'il y a de plus primordial et essentiel. C'est dire qu'il y a une langue universelle de la poésie.
J'ai rencontré des poètes espagnols et italiens, qui écrivent dans des langues que je ne maîtrise pas bien mais, je ressens beaucoup leur écriture et leur poésie. Si l'on veut considérer que le poète est un chantre qui produit un chant car entre la poésie et la musique il y a un lien. En parlant de la poésie, je dis qu'elle est une quête de la musique et de la raison. Si l'on veut cette allégorie, le poète est le réalisateur d'un chant dont il est un oiseau. Je crois qu'avant Babel existait une seule langue, qui était la langue de la vie et du monde, c'est la langue poétique. Après Babel les gens ont inventé des centaines de langues pour pouvoir se comprendre.
Q. Est-ce qu'être écrivain francophone, c'est écrire en français un imaginaire et un patrimoine national et universel ?
M. G. C'est plus tard que je me suis rendu compte que j'écris en français. D'ailleurs je parle de ça dans mon récit autobiographique L'Épervier. J'avais un oncle, cette fois-ci paternel, qui est en même temps marié à ma tante (la sœur de ma mère). Cet oncle a fait l'expérience de la guerre en France, c'est ce qu'on appelle un ancien combattant, il ne parle pas le français mais la première phrase que j'ai entendu dire dans mon entourage familial était :
Matricule 1243, soldat tirailleur, africain, tunisien, mon ami.
J'étais alors de suite frappé par l'autre langue, car cet oncle était parmi 32 soldats partis de Mahdia pendant la Deuxième Guerre mondiale. Après la guerre, il n'en est rentré que deux. Moi-même quand, je suis devenu poète, mon oncle me parlait beaucoup de Salonique, en Grèce, et j'ai eu la chance d'être invité à l'université Aristote, mes amis grecs me disaient qu'il y a un cimetière de Nord-Africains, 7.000 victimes uniquement en Grèce, engagées dans les forces armées françaises. J'étais allé me recueillir auprès des tombes des soldats marocains, algériens et tunisiens.
Mon oncle a fait en même temps une expérience violente de l'Occident, celle de la guerre et une autre expérience qui me paraissait assez intéressante car il était au centre de la civilisation des Lumières, il me parlait avec une certaine estime de la langue française.
Bien qu'à l'époque nous étions colonisés, il parlait la langue des Lumières, il connaissait une phrase toute simple, citant son numéro de matricule et ses origines : Soldat tirailleur, africain, tunisien, mon ami, dite par lui, souvent avec tellement d'intensité. Voilà, pour l'enfant que j'étais, comment les choses se sont révélées. C'est tout à fait attendu, de quelqu'un comme moi, de témoigner de cette richesse de l'autre qui est la mienne, Mahdia qui est pour moi un village planétaire.
Q. Est-ce avec cette particularité et cette mémoire que vous avez pu atteindre un certain universalisme ?
M. G. Je pense qu'il y a une corrélation entre le local et l'universel, quand je parle de Mahdia je parle du fond du monde. Ce monde avec toutes ses phases et tout ce qu'il contient de mystère, de violence et d'horreur est en moi. D'une certaine manière, quand je me rends au fond de moi-même pour parler de ce lieu natal, il faut dire lieu focal et quand je reviens à moi-même, je reviens à ma densité d'humain. Je suis un homme parmi les hommes. Si mon écriture arrive à toucher, parce qu'elle est écrite en français ou traduite dans une autre langue. C'est la poésie qui m'a choisi, surtout la poésie populaire, comme partout en Tunisie. Bien sûr les pêcheurs ne parlent pas beaucoup, mais parmi eux il y a des figures qui sont complètement poétiques.
La poésie m'a choisi dans ce sens, la poésie est une entité totale libre d'elle-même et je suis d'une certaine façon à son service. Quand le poème vient, il me traverse, puis il s'en va et puis il fait son chemin dans le monde et vers d'autres poètes. Ce n'est pas réellement moi qui ai choisi cet art-là, l'art étant là et il a besoin de corps humains pour venir au monde et naître.
Il y a toujours eu des poètes authentiques et d'autres qui le sont moins car la poésie est " divette ", surtout que le diwan des arabes était la poésie et il y a toutes sortes de poésies : la poésie circonstancielle, la poésie panégyrique, la poésie de la maison. Après, il y a eu, pour la poésie, le problème de la langue et elle est passée par différents registres, elle a subi l'histoire. A titre d'exemple, l'Andalousie, où il y a eu quand même Ibn Zaidûn qui est un grand poète. Au moment où la langue a du prestige et aux moments des évolutions civilisationnelles, culturelles et spirituelles où la langue est le souffle essentiel de la vie, il y a eu des grands poètes puis il y a eu des décadences. Nous sommes dans une phase, là, où nous allons reprendre le chemin, c'est-à-dire la mémoire dans le sens du patrimoine. La mémoire est toujours le monde, pour quelqu'un qui écrit en matière de poésie. Ce matin, j'ai écrit un texte pour mon ami Hédi Bouraoui et j'ai cité dans mon texte, Michaux, je ne sais pas comment son nom et toutes les choses que j'ai cités sont venus. Moi, je pense, personnellement avec beaucoup d'émotion et avec des vers de poèmes anciens de Moutanabî ou d'autres poètes. Les relations ne sont jamais finies les unes avec les autres. Il n' y a pas des poètes arabes, américains ou français, il y a des hommes et des femmes poètes.
Q. Comment cette création se heurte-t-elle au système de la production, je veux dire l'édition et la diffusion?
M. G. Mon parcours éditorial est à la fois spécifique et commun à d'autres auteurs. En Tunisie il y avait tellement de négligence, à défaut de dire oppression dans le domaine éditorial. Je me souviens avoir adressé un manuscrit de mon recueil de poèmes, Car vivre est un pays à la Maison Arabe du Livre. Il a été accepté par le directeur, Mohamed Masmoudi, d'ailleurs le manuscrit lui avait été remis par mon ami Salah Garmadi. Il l'a lu en disant qu'il n'y aurait pas de problème et qu'il serait sans doute publié. Il y a même eu un communiqué dans le journal La Presse. J'ai attendu trois ans et rien n'a été fait. J'ai été obligé d'aller reprendre le même manuscrit et aller voir Bruno Durocher, des Editions Caractères, qui me l'a édité. Récemment et avec mon livre l'Épervier, le jour où il a eu le prix Camus, l'attachée de presse du prix, qui connaissait Mohamed Ben Smaïl, le directeur de Cérès Productions lui a téléphoné pour lui dire qu'elle avait besoin de quelqu'un pour m'aider, pour assister à la remise du prix où la fille d'Albert Camus, Catherine, allait rencontrer des gens. La question était matérielle : " Pouvez-vous lui trouver un billet jusqu'à Marseille, puis on le prendra en charge ?".
Mohamed Ben Smaïl m'a téléphoné en me disant qu'il voulait m'aider et m'a demandé pourquoi je n'avais pas publié mon livre chez lui, il était fâché et même vexé. Je lui ai dit que j'étais déjà passé dans sa maison d'édition, que j'avais demandé à tel monsieur, (Noureddine Ben Khader). Le monsieur en question m'a répondu ainsi : " combien croyez-vous Moncef Ghachem, que je puisse vendre votre livre ?" Il m'a dit, et je citerais intégralement : " Dans toute la Tunisie je ne vendrais pas plus de 40 exemplaires ". Je lui ai répondu : " Dans ce cas, je vous remercie ",et j'ai repris mon manuscrit. Je reviens alors à notre conversation téléphonique, j'ai proposé à Mohamed Ben Smaïl de coéditer l'œuvre primée. Juste après, j'ai écrit une lettre et j'ai pris mon livre l'Épervier et je suis allé de moi-même rencontrer Mohamed Ben Smaïl pour lui donner et la lettre et le livre. C'était en mai 1994, nous sommes aujourd'hui à la veille de mai 1998, je n'ai reçu ni coup de fil, ni une lettre, ni un mot, rien, rien, rien… Ce qui est problématique, c'est que je ne suis même pas étonné. Pour parler de mon parcours éditorial, c'était toujours comme ça. L'année dernière j'ai eu l'occasion de publier mon recueil Nouba chez un éditeur de la place, qui est L'Or du Temps, de Abderrahmane Ayoub. S'il n'y avait pas eu ces possibilités d'édition à l'étranger, du temps où j'étais installé à Paris, il n'y aurait pas d'édition facile pour moi et c'est toujours difficile pour moi d'être édité en Tunisie.
Q. Vous avez un parcours et un palmarès très riches qui devrait faciliter le fait d'être édité en Tunisie ; de plus vous avez des amitiés, et vous êtes connu dans le milieu culturel.
M. G. Plus avec des éditeurs étrangers que des éditeurs tunisiens, car les éditeurs d'ici ont une politique éditoriale où le côté matériel et financier entre en jeu et compte beaucoup. J'ai déjà fait appel à la demande de Mohamed Ben Smaïl, quelque part il doit y avoir une négligence, sinon une vision ou un objectif éditorial avec lequel je ne cadre pas. Peut-être aussi pense-t-il qu'on ne vendra pas beaucoup d'exemplaires de mon livre. Peut-être, le jour où je ne serai plus de ce monde, reprendront-ils ce que j'ai écrit. Si je vois leur petite collection Livre de Poche, qui est une réédition des livres déjà connus, ils n'ont même pas fait ça pour moi et je ne veux pas qu'ils le fassent, car je trouve cette collection pas belle du tout. Pour le moment je suis installé chez moi en Tunisie et je continue à chercher à être édité, en Tunisie et ailleurs.
Q. Alors comment faites-vous pour être édité en France, racontez-nous votre parcours ?
M. G. C'est un parcours le plus classique possible. Quand j'ai amené le manuscrit de Car vivre est un pays aux éditions Caractères, le directeur m'a assuré qu'il allait le publier, car il l'avait aimé. Et il l'a édité. D'ailleurs ce recueil a une histoire, que Tahar Bekri connaît bien. C'est la veille du 26 janvier 1978, le jour des manifestations syndicales à Tunis, que Car vivre est un pays est sorti. Bekri était avec moi pour prendre le deuxième exemplaire chez l'éditeur. Pour Cap Africa, je suis passé par l'Harmattan qui l'a donné à sa commission de lecture. D'ailleurs l'Harmattan voulait publier les deux recueils à la fois, Orphie et Cap Africa. Mais c'est un éditeur peu honnête au niveau de ses relations avec l'auteur : il ne dit jamais combien il a vendu d'exemplaires et ne donne rien du tout.
Mon retour en Tunisie et la publication chez L'Or du Temps sont pour moi une sorte de réconciliation et de but atteint, car j'ai toujours rêvé d'éditer quelque chose chez moi, dans mon pays. Et voilà qu'avec Nouba le but est atteint. En même temps je garde toujours des contacts avec des éditeurs en France, je ne suis ni chez Gallimard, ni au Seuil, mais il y a toujours une possibilité d'être édité et pourquoi pas un jour au Seuil.
Q. Parmi vos œuvres, y en a-t-il qui sont éditées à compte d'auteur ?
M. G. Oui, j'ai édité Cent mille oiseaux à compte d'auteur. Un groupe d'amis, qui était essentiellement animé par Fadel Jaziri à la Maison de la Culture Ibn Rachiq, m'a aidé pour l'édition de mon recueil Gorges de l'enclos, qui était une édition ronéotypée. C'étaient des expériences de jeunesse. A deux reprises, j'ai édité à compte d'auteur, j'ai investi dans Cent mille oiseaux dont je suis très content, j'ai tiré à Paris 500 exemplaires, aujourd'hui épuisés, en attendant de trouver un éditeur pour le rééditer et qui soit tunisien.
Q. Quel est l'effet du système de la production et de l'édition sur le parcours créatif de l'auteur ?
M.G. Il y a certes un blocage. Pour les écrivains qui n'arrivent pas, c'est assez dramatique. Ils finissent par s'en vouloir à eux-mêmes, par désespérer et enfin par abandonner le chemin. Édition et création vont de pair. Le monde est de plus en plus dominé par l'argent, ce que font les éditeurs tunisiens c'est le livre de luxe sur l'histoire et la peinture, qui coûte très cher, pour se faire de l'argent ; pour la création littéraire il n'y a pas grand chose. Je connais des amis poètes de langue arabe qui ont maintenant la quarantaine, ils ont publié un ou deux recueils. Alors qu'ailleurs en Orient, ou en Europe, les écrivains produisent et éditent davantage. Je connais des poètes arabes qui sont édités en Allemagne, au Danemark. Il y a sans doute un blocage.
J'aimerais dire quelque chose : quand on écrit, on écrit pour rien. J'ai parlé de servitude de la poésie, on le fait en vain et pour rien. On le fait parce que c'est soi-même et c'est sa propre vie. Chaque fois on risque sa vie. Que de fois je me suis rendu compte que des gens qui ne sont pas dans l'écriture vivent beaucoup mieux que moi et avec beaucoup plus de facilité. Pour moi, c'est très important d'écrire. Si je n'écris pas j'en crève. C'est aussi très important de me mettre tout à fait à la disposition du texte pour lui donner naissance, comme une réelle procréation. Il faut que je donne au texte que j'écris toutes les chances possibles pour qu'il soit édité et après il fera son chemin.
Nous sommes dans une phase d'âge (50 ans) et de l'histoire (la fin du siècle) où on commence à avoir l'ambition d'être édité chez nous. Moi, je suis plein d'espoir par rapport à ces ambitions-là. Maintenant, il y a d'autres problèmes qui touchent à la possibilité de l'auteur de communiquer avec son milieu. A l'occasion de la séance de signature de mon livre l'Épervier, à la librairie El Moez à Tunis, je m'attendais à quelques visites de créateurs tunisiens, des poètes ou des cinéastes. Malheureusement pas. Il y a deux ou trois jours, j'étais à la conférence de Jacques Derrida, j'ai vu des amis cinéastes, comme Boughédir ou le comédien Mohamed Driss et d'autres, je n'ai pas d'échange avec eux, c'est curieux de le dire. En France, les poètes français ont des échanges entre eux. Moi je n'ai pas d'échange, ils ne font pas d'effort. Moi j'irai voir leurs films et leurs expositions mais eux ne viennent pas voir ce que je fais. Il y a quelque chose qui ne va pas. J'allais utiliser le mot " snob ". Il y a une fermeture. C'est vrai que nous poètes nous préférons nous retirer de cette sphère et de cette cité et préserver notre domaine pour le percevoir.
Q.Pour certains la création passe d'abord par l'édition, puis par la diffusion pour que l'œuvre soit enfin lue et reçue ?
M. G. Pour pouvoir se familiariser avec le livre il faut voir un livre dans une bibliothèque et il faut que la bibliothèque soit fournie en matière de livres contemporains, mais il faut aussi qu'on puisse acheter un livre. La majorité des gens n'ont pas les moyens d'acheter un livre, qui est souvent cher. Il faut aussi signaler qu'au niveau de l'instruction, il n'existe pas d'apprentissage de la lecture. Alors qu'on voit, par exemple en France, un écrivain comme Pennac, qui est un enseignant, parler de la joie de lire chez l'enfant, c'est dire que les Français lisent beaucoup plus que les Tunisiens. C'est historique, nous lisions peut-être à l'époque Omayyade ou Abbasside. Or dans les foyers il n'y a que les livres saints ; le Coran. Cette situation est générale. Maintenant il y a plusieurs générations instruites, si les éditeurs acceptent de se mettre au service de la lecture, pour être ce qu'ils sont, je crois que leur rôle consiste aussi à faire évoluer la structure de l'édition et de la diffusion. Le livre est le symbole de l'intelligence et de l'esprit, c'est la lumière elle-même.
Le problème est plus complexe, et plus général, et concerne toute la société. Les gens n'ont pas les moyens, mais ils se contentent aussi de la version médiatique que donnent soit la télévision ou la radio, sur l'œuvre et l'auteur, ils écoutent mais ils ne lisent pas. Aujourd'hui, on s'est ouvert à l'informatique, comme la plupart des pays du monde et les gens, essentiellement les jeunes, croient avoir plus de facilité pour être eux-mêmes et pour être cultivés. Ils se trompent. L'important est ce qui sort de l'esprit humain. Il y a peu de temps, j'ai eu la possibilité de voir le film de Youssef Chahine, Le Destin, à l'occasion des journées d'Averroès à la Fondation Nationale-Carthage. J'étais très content de voir ce film car il débute par la scène du jeune homme qui fait passer les écrits d'Averroès en Europe. Je crois que cette inquisition, qu'Averroès a combattu, cette répression-là est de plus en plus présente dans des pays où j'ai perdu mes propres amis comme Rachid Mimouni, Tahar Djaout. Il y a ce danger-là et les écrits ont toujours besoin d'un volontaire, comme le personnage de Chahine, pour être sauvés. Les écrivains essayent de sauver les valeurs suprêmes de la vie ; ils ne tombent jamais dans l'oubli de leur devoir par rapport vis-à-vis des autres et de la vie. L'œuvre est le témoin essentiel, c'est la trace importante qu'on peut inscrire et laisser.
Le problème de l'édition, du livre et de la lecture, est très vaste ; je pense que nous, Tunisiens, sommes sortis de ce qu'on peut appeler un pays sous-développé, pour prendre en charge les capacités de la création. Moi, par exemple, avec l'âge que j'ai, c'est tout-à-fait inattendu que je fasse éditer ce que j'écris et en plus que j'intéresse des gens. Je vois que dans ma famille, à part quelques exceptions, ils disent de moi : " Nous avons dans la famille quelqu'un qui écrit ". C'est vraiment comme un objet, ou un vase ; c'est à ce niveau-là qu'il faut penser le livre et l'écriture. Il n'y a pas de bibliothèques dans les maisons bien que parfois il y ait de l'argent.
Si les éditeurs se limitent à assurer leur rendement et pensent uniquement la manière de ne pas déposer leur bilan, où est l'intérêt dans leur choix et dans leur travail ? L'année dernière, j'étais invité par un inspecteur de français dans deux lycées de la capitale, j'étais très heureux d'y aller mais il n'y a pas souvent d'appels dans ce sens. Depuis que j'ai publié Nouba et Orphie en 1997, je n'ai reçu aucune invitation à parler de mes œuvres, ni débat, ni rencontre, ni entretien : rien du tout, mis à part un entretien de quelques minutes au journal télévisé. Les Italiens veulent me traduire et ils commencent à me publier dans une revue de poésie à Milan, les Grecs aussi pensent à traduire mes recueils et à les publier. J'aurais bien aimé être invité à la Maison de la poésie ou ailleurs, et rencontrer un public éventuel. C'est cette dimension qui n'est pas prise en charge socialement, non seulement par l'État mais aussi par le collectif. Cette situation pose vraiment un problème, nous sommes à la fois dans l'exil et dans la marginalité, forcément, parce que nous ne sommes pas pris en considération. Mais nous persistons. Nous sommes nombreux à croire à la vie pure et libre, dans le sens où il n'y a pas d'injustice et d'horreur.
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[1]Voir la liste des œuvres de Moncef Ghachem dans notre bibliographie (annexe).
[2] Moncef Ghachem travaille à la Fondation Nationale-Carthage dans un bureau avec une vue sur mer ; il habite à Sidi Bou Said, à quelques centaines de mètres de la mer, sur la côte Nord de Tunis. Pendant les vacances et les week-ends, il retourne à Mahdia où il retrouve toujours la mer.








